17/03/2009

Bruges-la-Morte

BrugesMorte

Un écrivain belge à l’honneur cette semaine, l’un des plus grands auteurs-poètes d’Europe, George Rodenbach avec son roman Bruges-la-Morte, parangon sublime du symbolisme.

Bonne lecture.

Pour lire la présentation de l'ouvrage, cliquez ici.

 

Le jour déclinait, assombrissant

les corridors de la grande demeure

silencieuse, mettant des écrans de crêpe

aux vitres.

Hugues Viane se disposa à sortir,

comme il en avait l’habitude quotidienne

à la fin des après-midi. Inoccupé, solitaire,

il passait toute la journée dans sa chambre,

une vaste pièce au premier étage,

dont les fenêtres donnaient sur le quai du Rosaire,

au long duquel s’alignait sa maison, mirée

dans l’eau.

Il lisait un peu : des revues, de vieux livres;

fumait beaucoup; rêvassait à la

croisée ouverte par les temps gris, perdu

dans ses souvenirs.

Voilà cinq ans qu’il vivait ainsi, depuis

qu’il était venu se fixer à Bruges, au

lendemain de la mort de sa femme. Cinq

ans déjà ! Et il se répétait à lui-même :

« Veuf! Être veuf! Je suis le veuf! » Mot

irrémédiable et bref! d’une seule syllabe,

sans écho. Mot impair et qui désigne bien

l’être dépareillé.

Pour lui, la séparation avait été terrible :

il avait connu l’amour dans le luxe, les loisirs,

le voyage, les pays neufs renouvelant

l’idylle. Non seulement le délice paisible

d’une vie conjugale exemplaire, mais la   

passion intacte, la fièvre continuée,

le baiser à peine assagi, l’accord des âmes,

distantes et jointes pourtant, comme les

quais parallèles d’un canal qui mêle leurs

deux reflets.

Dix années de ce bonheur, à peine

senties, tant elles avaient passé vite!

Puis, la jeune femme était morte,

au seuil de la trentaine, seulement alitée

quelques semaines, vite étendue sur ce lit

du dernier jour, où il la revoyait à jamais :

fanée et blanche comme la cire l’éclairant,

celle qu’il avait adorée si belle avec son

teint de fleur, ses yeux de prunelle dilatée

et noire dans de la nacre, dont l’obscurité

contrastait avec ses cheveux, d’un jaune

d’ambre, des cheveux qui, déployés, lui

couvraient tout le dos, longs et ondulés.

Les Vierges des Primitifs ont des toisons

pareilles, qui descendent en frissons

calmes.

George Rodenbach, Bruges-la-Morte, Chap I, les premières lignes.

Commentaires

nice and good

Écrit par : tag heuer watches | 10/10/2010

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