06/02/2008

Le secret de mon grand-père

porte

 

Le secret de mon grand-père

 

Vous savez, c’était un petit peu l’antre du dragon, le repère des méchants, la porte des enfers. J’étais tout petit et mon grand-père m’en avait interdit l’accès.

-Tu pourras y entrer quand tu seras plus grand, disait-il.

Plus grand, j’avais cinq ans, je ne connaissais pas la peur et j’étais prêt à affronter toutes les aventures qui pouvaient s’y cacher.

Ce « y » c’était sa pièce, sa demeure, sa cachette. A l’étage, hors d’atteinte, coincé entre sa chambre et la salle de billard, c’était là que dérivaient tous mes rêves.

Puisqu’il ne voulait pas que j’y entre, c’est qu’il y avait du danger. Puisqu’il y avait du danger, il y avait un défi.

Je crois que je suis quelqu’un d’orgueilleux. On m’a plus souvent dit que j’étais égocentrique mais je pense que c’est bien par l’orgueil que je pêche et que je pêchais déjà alors.

Et mon orgueil qui se débattait comme un singe en cage ne cessait de me répéter qu’il était absurde que je ne puisse pas me glisser dans cet univers interdit, si lointain et si proche.

Me jugeait-on indigne, faible ou trop peureux pour affronter les monstres qui y étaient enfouis ?

La colère bouillait en moi dès que je voyais mon grand-père gravir les escaliers en milieu d’après-midi. Il partait encore sans moi.

J’ai tout essayer pourtant. Au début, j’essayais de le convaincre qu’il pourrait avoir besoin de moi, qu’on avait toujours besoin d’un plus petit que soi (c’est la maîtresse qui me l’avait appris).

Mais sitôt que les mots quittaient ma bouche, il souriait tendrement sans dire mot. Il me regardait avec les yeux de celui qui savait. J’avais l’impression désagréable qu’il s’amusait de mon courage, ce ma volonté et de mon ignorance quant à son univers.

-Patience, me disait-il.

Et il poursuivait sa route. Il ne se retournait pas mais je sentais bien qu’il gardait son sourire accroché au visage.

Au début, je le suivais, j’essayais d’entrevoir ce qui se passait quand il ouvrait la porte.  Je n’ai jamais rien vu. Il faisait sombre, plutôt même, il faisait un noir absolu.

Je me souviens que quand j’étais petit, même si mon orgueil m’empêchait de me l’avouer, j’avais peur de cette obscurité si dense. Pour moi, le noir était quelque chose d’anormal, d’immorale et d’effrayant. Il me fallait de la clarté, de la lumière, des couleurs.

Longtemps, quand j’étais couché dans mon lit chez mon grand-père et parfois chez mes parents, je me souviens que je faisais des cauchemars en imaginant l’envers de la porte en chêne. Je me voyais tourner la poignée dorée et pousser lentement le bois. Je ne voyais toujours rien à l’intérieur et je me trouvais coincé entre le hall et le noir, prisonnier entre deux univers.

Je glissais un pied. J’attendais. Je posais l’autre. Quelques secondes s’écoulaient, mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine mais rien ne se passait.

Puisant un courage que j’ignorais, je faisais quelques pas à tâtons et soudain la porte se refermait derrière moi dans un claquement sinistre. J’étais prisonnier et je sentais le sol disparaître sous mes pieds tandis que le vide m’aspirait.

C’est toujours à cet instant que je me réveillais, couvert de sueur et tremblant.

Peur ? Bien sûr, j’avais peur. Je rêvais éveiller de rentrer là–dedans mais je sais aussi que même si j’avais mis la main sur les clés, je n’aurais sûrement pas eu la force d’affronter les démons qui hantaient cet endroit.

Les mois ont passé, les années. Ma curiosité restait intacte, de même que tous les arguments qui la réfrénaient.

Pourtant, un jour, en rentrant des cours. J’avais onze ans, trois mois et neuf jours, mon sac à dos plein de devoir de math et un livre de Jane Austen dans les mains –ça faisait à peu près deux ans que je n’arrêtais pas de lire ; à dire vrai, je dévorais bouquin sur bouquin.

Je déposai mes affaires sur la table de la salle à manger et parti prendre un jus d’orange dans la cuisine. J’avais les clés de la maison et comme c’était sur le chemin de l’école, je repassais à peu près tous les jours en attendant que les parents ne rentrent du travail.

Le temps d’avaler ma boisson, je vis mon grand-père penché sur mon exemplaire d’Orgueil et Préjugé.

Il avait son regard fatigué et sa chevelure décoiffée. C’était un signe qui ne mentait pas, il venait de sa pièce. Au début, je croyais que c’était parce qu’il se battait avec des monstres mais à cette époque, je ne croyais plus fort aux monstres. Cependant, il existait encore suffisamment d’idées disponibles pour satisfaire à l’imagination d’un enfant de mon âge.

Quand enfin, il remarqua ma présence, il me fit signe de le suivre.

Je ne posais aucune question jusqu’à ce que nous arrivions au premier étage.

Il s’approcha de la porte interdite. Mon esprit se battait, j’avais peur qu’en disant quelque chose, il ne fasse machine arrière, mais j’avais aussi besoin d’une confirmation.

-Est-ce que…

Il me fit oui de la tête, tourna la clé. Mon cœur battait la chamade. Il ouvrit. Il faisait noir. Toujours parfaitement noir. Il fit un pas en avant. Il était rentré. Une vieille crainte réveillée en un éclair me faisait m’attendre à ce qu’il soit aspiré mais il n’en était rien. Il leva son bras gauche, toucha quelque chose sur le mur et soudain, une douce lueur berça la pièce.

Et je sus enfin ce qu’il cachait depuis tout ce temps. C’était…

 

01/12/2007

N'oubliez pas...

Manuscrit2
N'oubliez pas la page citation. Le mois dernier, elle a vu défiler Jacques Brel, Winston Churchill, George Brassens et j'en passe.

Le lien est dans la photo. Bonne lecture!

21:24 Écrit par ecrivain89 dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : art, texte, citation, brel, brassens, churchill |  Facebook |